Cathédrale d'AmiensEn nos temps où le principe de précaution est une priorité, voici une petite histoire trouvée dans l’Almanach Picard de 1948. Celle-ci se passe en 1699 et elle nous est racontée par Jean-Baptiste Pagès (1655-1723), écrivain amiénois.

En ce mois de mai 1699, on ne connaissait ni les grues, ni les nacelles. Cela n’empêcha pas notre couvreur, simplement soutenu par une corde, de travailler pendant plusieurs jours pour réparer la flèche de la cathédrale d’Amiens. N’oublions pas que ce brave était alors à plus de 110 mètres au dessus du sol sous le regard curieux et ébahi de la population qu’il devait voir comme des fourmis.
Mieux, quelques temps plus tard, son fils vient l’aider à remettre en place le coq qui entre-temps avait été redoré. Et nos deux gaillards de travailler là haut sans d’autre sécurité que leur corde et leur courage, les jambes croisées autour de la flèche ! On nous dit que le vin ne fut bu qu’après la fin de la besogne, mais peut-être que quelques gorgées ont aidé notre artisan à accomplir vaillamment son ouvrage.

«Le 27 may 1699, sous l'épiscopat de Mgr Henry Peydeau de Brou, le nommé André Choquet, couvreur, du village de Bieurevoir, proche Breteuil, âgé environ de trente ans, ôta du haut de la flèche du clocher de la cathédrale d'Amiens, appelé le clocher doré, le coq pesant 15 livres que l'on fit dorer ensuite par le sieur du Porge, doreur, natif de Ruminil, demeurant à Amiens, basse rue de Notre-Dame, moyennant la somme de 18 livres.
Pendant trois ou quatre jours, ce dit couvreur, soutenu en l'air par une corde garnie de nœuds, travailla plusieurs bois à la flèche dudit clocher, endommagé par les injures du temps, et y raccommoda plusieurs défectuosités.
Ensuite, sur les cinq heures après-midi du sixième jour du mois de Juin suivant, il remonta au bout dudit clocher, accompagné de son fils, âgé de 13 ans, petit paysan vêtu d'un justaucorps de toile, qui ce jour-là était venu à pied de son village, éloigné de 7 lieues de cette ville, et qui, ayant monté jusques au pied de la croix de fer, se posta tout droit au milieu des fleurons avec une hardiesse qui surprenait et faisait trembler pour luy les plus hardis.
Son père, ayant tiré du bas du clocher le coq dore attaché à une corde, le mis entre les mains de son fils, qui demeurait à son poste pendant que son père tenait le bout de la corde, monta avec une intrépidité merveilleuse jusqu'au haut de ladite flèche autour de laquelle s'estant croisé les jambes, il mit le coq doré en sa place ordinaire y attachant au bout de la queue un ruban moite de couleur de feu et blanc, couleur convenant à l'église pour sa blancheur, et au martir de Saint Firmin.
En cest état ayant ôté son chapeau, il chanta à haute voix l'hymne de la Passion de notre Rédempteur Vexilla Régis et répéta trois fois le verset d'O Crux ave.
Enfin, ayant pris une bouteille et un verre qu'il avait porté avec son coq, il but trois coups de vin : le premier à la santé de Mgr l'Evêque d'Amiens qui, assis dans un fauteuil dessous le vestibule de son palais épiscopal, le regardait attentivement ; il but le deuxième à la santé de Mrs du Chapitre, spectateurs de son action ; et le troisième à la santé de tous les habitants d'Amiens en général, dont on peut dire que la plus grande partie estoit pour lors occupée à le regarder et à admirer la hardiesse étonnante de son fils, encore plus surprenante que celle du père, qui tous deux descendirent heureusement dudit clocher».