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DUNKERQUE : Témoignage d'un islandais

JOSEPH CROTON. 87 ANS.
L'UN DES DERNIERS PECHEURS D'ISLANDE.
PETIT-FORT-PHILIPPE.

C'est le roman de Pierre Loti, Pêcheurs d'Islande, qui fit connaître les conditions de vie, à peine croyables maintenant, de ces hommes qui partaient sur des bateaux à voiles, vers la mer et les côtes rocheuses, dantesques et effrayantes, de « 1'lle d'Enfer », pour pêcher la morue.
L'auteur ne parle que des Bretons, mais toute une flotille partait aussi du Nord, de Dunkerque, de Gravelines, de Grand-Fort-Philippe, et affrontait les périls d'une mer souvent forte, des tempêtes, des glaces en dérive, des brouillards, du froid... et du sel qui brûle les paupières.
Joseph Croton, à 87 ans, est l'un des derniers survivants de ce « courageux Islandais ». Nous lui avons demandé d'évoquer pour nous ses souvenirs et nous les donnons tels que nous les avons enregistrés sous sa dictée.

« Le départ des campagnes de pêche en Islande avait toujours lieu vers le 15 février après le Carnaval. Le plus célèbre était celui de Dunkerque, qui se déroule toujours le dimanche précédant le Mardi-Gras. Sa « Vischer bende » était formée par les pêcheurs islandais, qui, avant de s'embarquer pour de longs mois de travail vers cette île lointaine, s'en donnaient à coeur-joie... ».
Toute la vie de Joseph Croton, natif de Grand-Fort Philippe, a été rythmée par la mer, les marées. La mer, c'est ma vie, dit-il. Avec nostalgie, il évoque ses campagnes en Islande.

« ... Pour partir, nous étions recrutés par les capitaines qui travaillaient pour les armateurs, propriétaires des bateaux. Dans les années 30, il y avait deux armateurs à Grand-Fort-Philippe, et un à Gravelines, villes toutes proches. Le capitaine se voyait attribuer de l'armateur une somme d'argent qu'il répartissait ensuite comme prime d'embarquement, et dès le mois de décembre, il devait constituer son équipage. En riant, Joseph Croton explique que c'était presque un marchandage... Le capitaine allait de maison en maison demander au matelot de l'accompagner. Si l'accord était établi, le capitaine versait alors la prime d'embarquement, ou paye de départ. Les meilleurs matelots, ceux qui avaient le plus d'expérience, recevaient une plus forte somme. En fait, il y avait deux primes, celle de l'armateur, celle que versait le capitaine, qui lui aussi voulait engager les marins les plus performants. En 1933, cette prime s'élevait entre 2 000 et 2 200 francs.
Les démarches du capitaine commençaient dès le mois de décembre précédent, afin que l'équipage soit constitué pour le début février. Nous étions 20 ou 25 hommes selon les équipages. Il y avait le capitaine, le lieutenant, le second lieutenant, le saleur, le mécanicien, le cuisinier, et parfois un mousse âgé de 12 à 13 ans. C'était souvent le fils du cuisinier qu'il aidait. En fait, tout le monde pêchait.


Le départ des "Islandais" - Gravelines 1933

Deux types de bateaux étaient utilisés pour partir en Islande : la «Goelette» et le «Dundee».
- La Goelette était un bateau plus profilé, mais plus difficile à manoeuver.
- Le Dundee était plus trapu, mais d'un maniement plus aisé.
Je préférais de beaucoup le Dundee, bateau sur lequel j'ai fait toutes les campagnes de pêche en Islande et au Groënland. Ces bateaux naviguaient à la voile, mais depuis 1920, il y avait toujours à bord un moteur de 50 chevaux. Il fallait économiser le gaz-oil, le moteur ne servait donc qu'en cas de force majeure, pour dépanner.

Avant de quitter le port, il fallait charger le bateau. Dans la calle, étaient versées 100 tonnes de sel, dans lequel seraient stockées les morues. On remplissait les ballasts d'eau douce, et le capitaine emmenait la nourriture pour tout l'équipage. Chaque matelot avait son paquetage, et s'il avait le moyen de les acheter, ce n'était pas toujours le cas, il emmenait quelques denrées pour améliorer l'ordinaire des oeufs, du chocolat...

Il y avait deux campagnes de pêche. La première, d'une dizaine de bateaux, partait du 15 février au début du mois de mai. On pêchait surtout le long des côtes d'Islande, ou vers Terre-Neuve. Les bateaux rentraient début mai. Nous restions alors 8 jours à terre... mais pas pour se reposer. Il fallait décharger tout le poisson, ... et recharger le sel, la nourriture et l'eau douce pour la seconde campagne. Les équipages repartaient de la mi-mai à la fin août, pour aller pêcher sur les côtes du Groënland, également très poissonneuses.
A Grand-Fort-Philippe, au bout de la jetée, à l'emplacement du calvaire, il y avait une petite chapelle. En quittant le port, lorsque les bateaux arrivaient à la hauteur de la chapelle, pieusement, les matelots se découvraient, pieusement, le capitaine disait la prière, et nous chantions un cantique à la Vierge... Selon la force et la direction du vent, il fallait 15 jours à 3 semaines pour atteindre l'Islande. Le bateau remontait vers le Nord, en longeant la côte anglaise, mais, précise Joseph Croton, il fallait passer le trou, zone dangeureuse située à la hauteur de l'Ecosse, entre les îles Orcades et les îles Shetland. Il y avait aussi là beaucoup de récifs, il fallait manoeuvrer avec précaution. Une fois passé « le trou » comme on disait, le bateau arrivait au large des îles Féroé, puis quelques jours plus tard, en vue de Portland, port de pêche islandais, situé au Sud-Ouest de l'Islande. Pendant tout le voyage, aller et retour, le capitaine pointait la carte et indiquait chaque fois l'heure de passage à tel ou tel point. Quand le vent était « debout », l'allure du bateau était très faible, rarement nous mettions le moteur qui, en fait, ne devait servir que pour dépanner...

Au départ, le capitaine remettait à chaque matelot une boîte de 5 kg de beurre, des gros biscuits de mer, qui se présentaient sous forme de brique, ils étaient durs mais se ramolissaient avec l'humidité ambiante, du café, des gros haricots, du lard salé, lard vendu à prix réduit, il venait d'Amérique et n'était vraiment pas bon... Tout juste mangeable, précise Joseph Croton, qui emmenait du pain et des pommes de terre pour huit jours, passé ce délai, tout moisissait. Les matelots qui avaient un peu d'argent emmenaient aussi dans leurs affaires du ravitaillement : 100 à 150 oeufs, des gauffres, du chocolat. Une fois, j'étais très étonné de voir ma provision de chocolat diminuer. Je surveillais un peu mieux mon paquetage, et un jour j'ai pu surprendre un jeune matelot qui le dégustait... C'était le fils d'un voisin de Grand-Fort-Philippe. Ils étaient plusieurs enfants et vivaient très très pauvrement. N'ayant pas d'argent pour s'en acheter, il se réconfortait parfois avec le mien...
Sur le bateau, le capitaine avait une toute petite chambre. Les couches des marins étaient très rudimentaires. Elles se composaient d'un plancher au fond d'une sorte de cabine divisée en deux. Chacun disposait d'une petite armoire dans laquelle il mettait ses affaires personnelles. Au milieu de la pièce, se trouvait un petit feu. Pour résister à l'humidité et au froid, les marins étaient chaudement vêtus. Ils mettaient des caleçons longs en flanelle grise ou rouge (le rouge étant plus chaud), et superposaient plusieurs tricots. Au dessus, les « cirés de marins » recouvraient le tout. Ils étaient confectionnés en grosse toile. Souvent, c'était les femmes de marins qui les huilaient elles-même , d'abord avec de l'huile de lin, puis après avec de l'huile de foie de morue. Ainsi, ces vêtements devenaient imperméables et coupaient du vent. Le matelot était propriétaire de ses vêtements. Ce qui coûtait le plus cher, c'était les bottes en cuir, chacun les faisait faire sur mesure chez le cordonnier. Elles montaient jusqu'aux genoux et protégeaient bien.
Dès que le Dundee arrivait dans les eaux islandaises, le travail harassant commençait. Le matelot étant payé à la pièce, il fallait pêcher le plus possible de morues. C'était un métier de bagnard, maintenant aucun jeune n'accepterait de faire ce métier-là.
Il y a des moments, quand il y avait beaucoup de morues, on dormait 2 heures par 24 heures.

Les langues de morues, met très fin, appartenaient au capitaine. Elles étaient placées dans des tonneaux, et dès le retour, il les vendait... C'était un bénéfice supplémentaire pour lui !..
Dès que les morues étaient sur le pont, elles étaient tout de suite étêtées avec de gros couteaux. Puis, on les envoyait d'un côté ou de l'autre du pont, où se trouvait une table, et devant chacune, un matelot ne faisait que « fléquer » la morue. C'est-à-dire qu'on l'ouvrait avec un grand couteau et on en retirait l'arête. Au-dessus de l'arête, se trouve « l'embaule », sorte de poche qui permet au poisson de flotter. L'embaule est aussi un met excellent. Là, les marins pouvaient les conserver dans des tonneaux de sel, et les vendre. Retirer l'embaule est un travail délicat, c'était fait par ceux qui la fléquaient. On retirait aussi le foie de morue, dont on extrayait l'huile. Pour obtenir de la bonne huile, il fallait la presser doucement. L'huile sortait alors comme du vin blanc !.. L'huile devenait aussi la propriété des pêcheurs, ils pouvaient la vendre. Dernière opération, une fois la morue fléquée, un matelot tordait la queue et l'arrachait, le sang coulait. Enfin, on la mettait dans un grand baril de bois, rempli d'eau de mer, où elle était bien lavée. On la jetait ensuite dans la calle, où le saleur faisait des tranchées dans le sel, et y plaçait les morues bien serrées. Elles restaient là jusqu'au retour.
Pendant 3 mois, nous menions cette vie-là. En principe, 18 à 20 heures de travail. Quand il y avait des bancs de poissons, nous avions droit à 4 heures de sommeil par 24 heures. Mais, pour perdre moins de temps, il arrivait que le capitaine avance les aiguilles de la pendule d'une ou deux heures. Ainsi, on se réveillait croyant avoir dormi 4 heures, alors que nous n'avions que 2 heures de sommeil... Le temps du repas était aussi réglementé, nous avions 35 minutes. L'organisation était la suivante. Une équipe restait sur le pont, l'autre descendait manger. L'équipe qui était sur le pont coupait les têtes des poissons en se dépêchant, puis descendait. Nous, en remontant, nous avions le travail le plus dur et le plus délicat. Il fallait les fléquer. Un jour, on s'est battu à cause de cela !...

Il nous arrivait d'attraper d'autres poissons, notamment des colins de 7 à 8 kg. Parfois, on les nettoyait, on leur tirait la peau, puis on les roulait dans la saumure et on les accrochait. Quand il faisait mauvais temps, nous les mangions. C'était le cuisinier qui faisait le repas sur une grosse cuisinière noire. On mangeait beaucoup de poisson. C'était sans doute cela qui nous aidait à tenir le coup. Quand il faisait mauvais, j'aimais bien faire revenir les joues de poisson dans l'huile de foie de morue. C'était bien meilleur que la margarine !.. Parfois le capitaine disait au cuisinier de faire des langues... C'était son jour de bonté (car les langues lui appartenaient) et cela améliorait l'ordinaire. En milieu de séjour, le cuisinier faisait de la soupe aux haricots avec le lard d'Amérique. Cela nous changeait un peu du poisson. Mais moi, j'étais incapable de manger le lard... Il était si mauvais... je m'en souviens encore !.. Nous avions de l'eau à volonté pour boire, mais il n'était pas question de se laver... ».
Madame Croton nous précise : « Quand ils rentraient, leurs vêtements étaient tellement encrassés, qu'ils tenaient tout raides... ».


Le temps était compté, il n'y avait pas d'escale dans les ports. Joseph Croton se souvient seulement d'un arrêt à Reykjavik pour débarquer un malade. « En 1933, dit-il, c'était une petite ville. On mouillait au large du Fjord, on descendait une barque, dans laquelle était placé le malade. Les autorités de la ville sont venues et l'ont emmené. Les Islandais étaient sauvages comme tout, c'était incroyable, quand on arrivait, les jeunes filles se sauvaient. Les marins islandais ne nous aimaient pas, car nous venions pêcher leurs poissons. A cette époque, il n'y avait pas de limite d'eaux territoriales. On pouvait pêcher près des côtes. Maintenant, la limite est de 50 milles.
La seule fois où nous avons eu un malade à bord, c'était un homme qui avait un phlegmon à la main. Son bras avait doublé, il hurlait de douleur, nous ne savions que faire. Heureusement, un trois mâts noir est miraculeusement apparu à l'horizon. Nous avons hissé le pavillon de détresse, il a pu accoster sur leur bateau. Ils l'ont gardé. Il a été opéré, donc sauvé. Sur ce trois mâts, il y avait du « beau » monde. Ce devait être des explorateurs. Ils partaient vers le Groënland. ».

Joseph Croton fit son service militaire sur le « Ville d'Ys », navire-hôpital qui naviguait aussi le long des côtes islandaises. « Nous avons souvent sauvé des "Doris" perdus. C'était des petits bateaux employés par les pêcheurs bretons. Les doris étaient empilés sur les bateaux de pêche bretons qui allaient aussi pêcher la morue dans les eaux islandaises. Quand ils arrivaient sur les lieux de pêche, ils mettaient à l'eau les doris qui étaient positionnés autour du bateau. Leur technique de pêche était différente. Ils n'employaient pas de lignes, mais des cordes. Dans le doris se tenaient deux hommes. Au milieu, il y avait les cordages et les poissons pêchés. Il arrivait souvent que ces frêles embarcations soient enlevées par une vague, ou qu'elles se perdent dans le brouillard. Pour signaler leurs positions aux marins restés à bord, ils avaient une corne. Mais si le courant les emmenait un peu trop loin, il leur était parfois impossible de retrouver le bateau. Les hommes perdus mouraient de froid, de misère. Souvent nous les retrouvions gelés. Cette façon de pêcher vraiment inhumaine n'était pratiquée que par les Bretons. Nous, nous restions à bord, c'était beaucoup moins dangereux.

Après deux mois et demi de ce travail abrutissant, nous revenions à Petit-Fort-Philippe, début mai. Pendant le trajet de retour, nous ne faisions que dormir. Nous restions huit jours à terre. Mais, nous ne nous reposions pas. A peine arrivés, il fallait décharger le poisson. Nous étions alors payés à la journée comme docker. Puis, on rechargeait les provisions, et huit jours plus tard nous repartions pour la pêche au Groënland. Là, c'était l'époque du soleil de minuit. Il y avait une lumière extraordinaire. Le ciel était bleu azur, et le soleil brillait vingt-quatre heures sur vingt-quatre. le travail était aussi très dur. Pour passer le long des côtes rocheuses, ou entre les icebergs, nous devions faire marcher le moteur en ne laissant seulement qu'une voile devant, une autre derrière. Nous revenions trois mois après, c'est-à-dire au milieu du mois d'août, pour la ducasse d'automne. La ducasse avait toujours lieu fin août, justement pour fêter le retour des Islandais...
La pêche en Islande s'est arrêtée en 1936, car à la fin, d'année en année, les bateaux ramenaient de moins en moins de morues. En 1933, nous en avions pris 53 000. Lors de la première campagne de 1936, nous en ramenâmes seulement 33 000, et la deuxième campagne au Groënland, seulement 5 000. Les bancs de morues s'étaient déplacés. Ce n'était plus intéressant d'aller si loin pour les pêcher. Et, c'était aussi le début d'une nouvelle technique de pêche, beaucoup plus efficace, la pêche au chalut.

Les Islandais avaient leurs dures campagnes du 15 février au 15 août. Mais ne croyez pas qu'entre deux nous nous reposions... Pas du tout... Il fallait gagner notre croûte... Alors l'hiver, du 15 octobre au 15 janvier, nous pêchions en Mer du Nord, à vingt milles des côtes. C'était la saison des harengs, des merlans. Nous partions, et revenions avec la marée haute.
Certains disaient qu'un pêcheur pouvait se payer une maison avec ce qu'il avait gagné. Mais c'était faux. Lors de ma première campagne en Islande, j'avais pêché 6 500 morues. Ce qui fait 13 000 kg de poissons. Au départ, j'ai eu 500 francs d'acompte, puis 500 francs en mai ; et au retour, au mois d'août 1 500 francs. C'est-à-dire, que pour deux campagnes, j'avais gagné 2 500 francs.
En 1936, l'armateur nous dit que nous serions payés selon la vente des poissons. Au retour, nous avons touché seulement 10 sous et parfois 9 sous la morue. Ce n'était vraiment plus intéressant... ».

De ces longues et épuisantes campagnes en Islande, Joseph Croton nous parle un peu comme d'un rêve. Redisant régulièrement : « Actuellement, plus personne n'accepterait de faire ce métier. Il fallait une résistance d'acier. Et le plus dur, c'est qu'à cette époque, nous n'avions pas de radio, nous étions coupés de tout. Nous ne pouvions demander aucune aide. C'était vraiment terrible. Maintenant, la pêche ce n'est plus rien... » Cependant, ce viel « Islandais » n'aurait pas changé de vie. Lorsque marin en service sur le bateau-hôpital « Le Ville d'Ys », un officier reconnaissant ses grandes qualités, lui demande s'il ne désirait pas s'engager dans la marine, il répond : « Non, je ne suis pas fait pour ça, je préfère la vie de matelot, et aller à la pêche en Islande... ».
Débordant de vitalité, de joie de vivre, il dit en riant que l'huile de foie de morue, qui a rendu la santé à l'une de ses parentes, lui a donné une santé de fer. A 87 ans, Joseph Croton fait encore son pain, et des gâteaux à tartines. « Il aime cela... » dit sa femme !...


Rencontre le 22 décembre 1987

Sources :
Texte reproduit dans son intégralité et tiré de : "Au temps des artisans" Monique Teneur Van-Daele.


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