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LES MOULINS : 1685 : Un attentat au Moulin Le Man

Dans un article paru en octobre 1992 Paul DELSALLE nous narre cette histoire qui eut lieu en 1685 à Tourcoing. (*)

Ecoutez...

Tourcoing - Dimanche 11 novembre 1685

Un peu après midi, un individu nommé Sainct-Estienne, contrôleur des impôts des bières et vins, demeurant à Roubaix, passait à proximité du moulin des Poutrains à Tourcoing.
L'homme était accompagné d'une femme, montée sur un cheval, et d'un camarade. Arrivé à la hauteur du premier moulin, il demanda à l'occupant, Jean Le Man, d'ouvrir la barrière qui contrôlait la circulation sur la piedsente. Au même moment, Sainct-Etienne retourna sur ses pas, s'empara de deux pistolets qui se trouvaient sur son cheval, et monta rapidement l'escalier du moulin. "jurant mor et teste Dieu qu'il falloit quy tua un ou deux des personnes estantes dans ledit moulin".

Etant parvenu en haut (1), il poussa la porte d'entrée et "commencha a injurer menacher plus que jamais ".
Il tira un coup de pistolet qui perça un sac de farine.
"Ceux estans dans ledit moulin furent tous consternez et épouventez quy ont souffert cest afron et attenta sans avoir donné aucun subject des mescontentement"
Pendant ce temps, la fille ou femme qui se trouvait sur le cheval criait continuellement, disant : "Mon Dieu voulez-vous nous perdre et ruiner".

Tels sont les faits, rapportés par le procureur d'office de la ville, qui demanda aux échevins d'ouvrir une enquête. Charles Desrumaux fit une déposition (2). Ce peigneur de laine, âgé de 33 ans, précisa l'événement, en disant qu'il s'était dé-roulé entre 3 et 4 heures de relevé (3) c'est-à-dire de l'après-midi. Il se trouvait alors au moulin, en compagnie de Pierre Le Man "moleur dudit molin " (4), de Jacques Ion et de Jean Le Man (5) fils de Jean.
Que faisait-il, lui, peigneur , dans ce moulin ? Il attendait que le sac de farine qu'il avait porté soit "molu". Il patientait sous le "traneau" du moulin (6).
Il reconnut parfaitement le contrôleur, puisqu'il le connaissait bien de vue : celui-ci marchait derrière son cheval, monté par une femme, déjà plus avancé vers l'abreuvoir.
plan symbolique
Notre peigneur précisa que ce fut Toussaint Le Man, fils de Jean qui ouvrit la barrière, après s'être saisi de la clef conservée dans le moulin. Il confirma la suite des faits, la ruée du contrôleur, pistolets aux mains en criant :
"Je renie Dieu, mort Dieu je vous brûlerai la tête" parlant à tous "indistinctement et indifféremment" bien "qu'on luy auraient toujours parlé beau et avec douceur" la femme le pria de revenir et de ne pas causer leur ruine.

Le sac fut percé en 3 endroits. Heureusement, Toussaint Le Man s'est baissé à temps, tandis que les autres se retiraient à côté. Tout s'explique lorsqu'on apprend que le contrôleur "estoit lors espris de boire fort coleré et chancelant" ; il disait continuellement : "tay toy, tay toy mort Dieu ou je te tue".
Cependant personne ne disait mot. Le contrôleur ivre redescendit l' escalier et repartit vers Menin. Pierre Desmettre, dit Pierre à cricques se trouvait lui aussi dans le moulin. Lui, il avait les pieds sur terre : ayant rapporté au Greffe (de la justice) le sac percé et les balles récupérées, il demanda tout simplement 12 patars de récompense !
Et voici ensuite le moleur, Pierre Le Man, fils de feu Jean, âgé de 57 ans, qui donne quelques précisions supplémentaires.
C'était le jour de la Saint-Martin, il se trouvait dans le moulin de son frère, proche du bourg "travaillant à servir les personnes qui avaient apporté et fait mener leur bled (blé) à mouldre, scavoir Charles Desrumaux, Jacques Ion, et autres". Il précisa aussi que le troisième larron était, par rapport au cheval, encore plus avancé vers Roncq que le contrôleur. C'est son neveu Toussaint Le Man qui est descendu avec la clef, après avoir entendu crier.
Il y avait alors "des enfants sur le chemin qui riaient de voire la-ditte femme avec un long manteau, et bonet (7) montée sur un cheval".


Boeschepe : Ondankmeulen (Photo Y.Coutant)
En entrant dans le moulin, le contrôleur injuria, écartant les bras, l'un vers Pierre Le Man, l'autre vers Charles Desrumaux et Jacques Ion. Un coup partit sur le sac qui était sur le traneau. Si le contrôleur n'avait pas été ivre, il n'aurait pas chancelé, et l'un des personnages serait mort ou blessé. Il demanda 18 patars pour sa déposition...

Un second peigneur témoigna : Jacques Ion, fils de feu Pierre (40 ans) demeurant "en ceste ville". Il assura qu'il ne connaissait pas le contrôleur ; il a vu "un quidam gresle de corps qu'on dit estre un des bureaux" (8).
Il proférait des injures : "Mort Dieu, foutu chien ne raisonne pas". Jacques Ion demanda 6 patars pour sa déposition. . .

Toussaint, le garçon, fils de Jean, âgé de 18 ans, confirma tous les faits, mais rapporta d'autres jurons : "Mort Dieu, le diable m'emporte si j'estois en haut du moulin je vous bruslerait la teste". Aussitôt Toussaint courut vers la maison de son père, le meunier. Avant d'y arriver, il entendit un coup de feu. Aussitôt reve-nu, il vit Sainct-Estienne qui rechargeait ses pistolets, à proximité de l'abreuvoir, tandis que la femme continuait de crier , "disant qu'il faisait des actions capables de les ruiner". Toussaint demanda 6 patars...

Quelques jours plus tard, il fut décidé d'arrêter le contrôleur, et de l'emprisonner afin de l'interroger. Mais on ignore ce qu'il advint...

Cette affaire presque anodine, puisqu'il y eut plus de peur que de mal, nous apporte une moisson d'informations sur la vie quotidienne à cette époque : les noms de famille, les professions, le moulin, la barrière fermée à clef, le fonctionnement de la justice, les jurons , etc. . . Quelques pièces annexes en disent plus qu'un long discours (9).

Il faut en effet se souvenir que nous ne disposons pas d'archives sur ces faits quotidiens : seuls les documents d'origine judiciaire les évoquent incidemment.

Paul DELSALLE


(1) Le texte utilise le mot lescaille (l'escalier)
(2) Fils de Charles
(3) Relevé : après midi
(4) Un moleur est donc bien un employé de meunier
(5) Nom incertain, car le document est déchiré
(6) Traneau ou Traveau
(7) Bonet : bonnet; un autre témoin parle de chapeau
(8) Cette expression doit vouloir dire employé au Bureau des impôts
(9) Cette affaire est extraite d'un dossier conservé aux archives municipales : FF5


A propos de la barrière : Le détail le plus inattendu concerne la barrière. On savait que les entrées de la ville étaient fermées soit par des portes soit par des barrières, principalement en temps de guerre.
Parcontre nous ignorions que ces barrières étaient fermées à clef. On voit ici que le voisin (en l'occurence le meunier) garde la clef et se charge de l'ouverture.

A propos de la justice :
  • La plainte est déposée par le procureur d'office de cette ville F. LE ROUX.
  • L'information est reçue par Philippe ROUSSEL, Jacques DELOBEL, Jean DE LE POULLE, Jaspart DESURMONT, Antoine DU COULOMBIER, Pierre FLORIN, "eschevins de la ville, terre et seigneurie de Tourcoing" à la requête du procureur d'office.
  • Les échevins autorisent l'ouverture d'une enquête.
  • Les témoins qui acceptent de déposer peuvent recevoir une rémunération. (Ils reçoivent auparavant une assignation à comparaître, par écrit).
  • Après enquête, le procureur requiert, au nom du Seigneur de la ville, l'arrestation du prévenu.
  • Les avocats (P. CAMBIER, J.A. DHAFFRENGUES) donnent leur accord.
  • Les échevins établissent un décret de prise de corps à l'encontre du prévenu.
  • Le prévenu est conduit dans "les prisons de cette ville" pour être interrogé.
  • Sinon : assignation à comparaître (avertissement par cri public pendant 15 jours).


Sources :
(*) Texte reproduit dans son intégralité et tiré de : PLEIN-NORD, La gazette de la région Nord, N°186 Octobre 1992

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