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SORCIERES EN NORD
   
 

L'affaire Pilon, superstitions à Templeuve

Templeuve au début du XIXe siècle, est un chef-lieu de canton: un peu plus de deux mille âmes peuplent une vingtaine de petits hameaux, séparés par des rideaux de saule ou de peupliers, où les traditionnelles chaumières cèdent place de plus en plus, aux maisons de briques couvertes de tuiles. Le village, qui ne dispose d'aucune route pavée, est relié aux localités voisines par des chemins où les lourds charrois s'embourbent. Templeuve, sous un ciel bas et gris, passe pour un village arriéré : aucune institution dynamique n'a marqué l'histoire de la contrée, et les mauvaises langues usent du sobriquet "Templeuve aux sorcières" dont on a affublé le lieu, maléfique dit-on souvent, depuis les procès sataniques du milieu du XVIle siècle. Nul n'oserait nier d'ailleurs l'impact réel dont jouit encore la sorcellerie auprès des esprits simples : l'affaire Pilon qui éclate en 1803 en est une nouvelle manifestation éloquente.
Au village, l'anonymat n'a pas droit de cité, l'original est vite repéré, étiqueté, et considéré comme un marginal dangereux pour la société des bonnes gens. Or, à Templeuve, chacun connaît le nommé Auguste Pilon. Il raconte lui-même, à qui veut bien l'entendre et l'écouter, qu'il est natif de Brillon, village proche de Saint-Amand. Emigré en Allemagne au moment de la Révolution, il prétend avoir été conducteur de chariots à Tournai, puis garde-barrières à Willemeau. Revenu dans son village natal, il y exerça un commerce de grains, très suspect à cette époque. Puis il épousa Marie-Thérèse Havez qui lui donna un enfant, se fixa à Templeuve, en "vivant seulement de son argent". A 38 ans, il passe alors pour "devin" en entretenant cette réputation du reste... Cet étranger au passé trouble est un sorcier que l'on consulte.




Carte des lieux
(Cassini)

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Le devin

Or, lorsque l'on apprend dans le village que des vols ont été commis chez plusieurs particuliers, la suspicion générale et collective se porte sur celui que l'on surnomme familièrement "le devin".

Maton, l'une des victimes, décide de ruser pour parvenir à obtenir les aveux du coupable présumé : il prend la résolution d'aller le trouver pour qu'en sa qualité de devin il s'entremette à lui restituer ce qu'on lui a volé : "Je lui promis pour cela une somme assez forte et plus conséquente que celle qui lui reviendrait après le partage fait entre lui et ses associés présumés complices. Et Maton raconte le résultat de ses démarches auprès du devin de Templeuve : "Je fus dimanche dernier au cabaret de Lempreau où je trouvais notre homme jouant aux cartes. Je lui fis mes propositions et voilà que de suite il me répondit : "Mon cher, si vous étiez venu dans les 24 heures, je vous aurais, et indubitablement, fait remettre tout ce qu'on vous a volé, mais à présent j'aurai plus de peines. Quoi qu'il en soit, continuait-il, si vous m'en croyez, nous pouvons faire quelque chose". Maton promet au devin de se conformer à ses désirs et de suivre ses bons conseils. Ce dernier prétend d'abord qu'il était couché à l'heure du vol, puis il lui dit :

L'ours

Il nous faut aller boire une cannette dans tous les cabarets de Templeuve ! ( démarche bien humiliante pour moi à côté d'un homme tel que lui), poursuit Maton, néanmoins j'y fus et (il) me recommanda après avoir visité tous les cabarets d'aller chez lui le lendemain de bon matin. Je n'y manquais pas, car à 5 h et demie, je passais sur le cimetière et en ce moment il était, lui, assis sur le châssis d'une fenêtre d'un cabaret. Il m'y appela, j'entrais, et j'y vis avec lui un appelé Dellanoy, dit "l'Ours", greffier de l'ancien juge de paix nommé Warlet. De là, il me mena chez lui, où il fit cent grimaces propres à étourdir les crédules ignorants et voici de ces bêtises le rapport : le vol est à Rumes, les voleurs sont de Rumes, les baguettes dont se sont servies les voleurs ont été coupées à Rumes, il nous faut y aller.
Et voilà notre apprenti détective, et celui qu'il soupçonne, en marche vers le village de Rumes. En chemin, Pilon donna quelques précisions sur les vols qui ont été commis à Templeuve. Evidemment, ils revinrent bredouilles. Quelques jours plus tard, le suspect Pilon revint chez Maton ; là, "après s'être tourné autour de la main un fil auquel était attaché une clef suspendue au-dessus d'un verre, il s'appuya les mains sur le front et prononça ces paroles : je te conjure de par Dieu et non par le Diable, de nous dire si ceux que je vais nommer sont les auteurs du vol. Qu'alors il prononça les noms de Martens, cabaretier sur la grande route d'Orchies à Tournai, celui de Prevot, ancien employé, et celui de Martin Grulois, cabaretier sur la place de Rhume (Rumes), et la clef ayant à chaque nom frappé trois fois contre le verre, il déclara que lesdits Martens, Prevot et Martin Grulois étaient les trois voleurs de la maison...

 

(Dessin S.Deleurence)
Un cabaretier suspect

Mais les élucubrations de Pilon ne trompent guère Maton. D'autant plus que le suspect se trahit ouvertement en précisant exactement les objets volés, et la valeur de l'argent dérobé. Mais, sûr de son coup de filet, le sieur Maton en simulant la confiance, continue sa petite enquête en écoutant le "devin". Toujours à l'aide de sa clef, celui-ci passe en revue toutes les rues de Rumes, puis lorsqu'à l'appel d'un nom la clef fait tinter le verre, Pilon énonce alors tous les habitants de cette rue suspecte : Et la clef frappa dès qu'il eut nommé Martin Comble, cabaretier au hameau de La Glanerie...
Pilon, ce devin qui n'est en réalité, lui aussi, qu'un esprit simple, pour prouver son innocence s'efforce de faire croire à la culpabilité de certains habitants de Rumes, de tracer une piste où se perdront en conjectures ceux qui le soupçonnent. Mais en effet, en donnant trop de précisions, il se perd, il se condamne d'avance, aveuglément.

Un guérisseur de sortilèges

Le récit que fait Maton au maire de Templeuve et au juge de paix du canton, confirme les suspicions qui pèsent sur le devin. Le maire lui-même certifie que l'opinion publique voit en cet individu un homme dangereux pour la collectivité. "Pilon est un émigré rentré à la faveur de l'amnistie et retiré chez un beau-frère nommé Louis Defretin ; qu'on ne connaît audit Pilon, aucun moyen d'existence, n'exerçant aucune profession, art, ni métier, que cependant, il lui arrive assez fréquemment de faire de fortes dépenses en vins et régalades dans différents cabarets, passant les nuits avec des inconnus, avec lesquels il parait être lié, et qu'alors il a les poches bien munies d'argent, que dernièrement encore il a été cité au tribunal de paix pour une dépense de cette nature faite chez Charles Chuffart, cabaretier, laquelle s'élève au-delà de 50 F ; que les fréquents voyages qu'il fait, quelques fois avec un cheval qu'il entretient et souvent la nuit, comme aussi la réputation qu'il s'est acquise de guérir les sortilèges, ont souvent éveillé l'attention de la police (...) qu'enfin, les habitants de Brillon sont satisfaits de sa sortie, et que l'opinion publique le désigne comme un homme dangereux dans la société".

 
Pilon le devin est alors arrêté, emprisonné à Lille, d'où il ne tarde pas à s'évader. Les gendarmes l'arrêtent à Cappelle, village voisin de Templeuve, le 17 fructidor an XII, et dans son portefeuille on trouve "un petit paquet de poudre blanche" que l'on pense être de la métique ou de l'arsenique. S'en est trop ! Les habitants sont appelés à venir déposer leurs témoignages auprès des autorités. Le 24 du même mois, se présente à la mairie d'Ennevelin, village également voisin, le sieur François Bonte, laboureur, qui évoque les escroqueries que Pilon lui a faites "tendant à la délivrance d'un jeune homme malade le disant ensorcelé ; après avoir rendu au malade plusieurs visites et des remèdes fabuleux, il a fait la demande en plusieurs fois de 90 F environ". Comparait aussi Jean-Baptiste Havez : "Mme Havez se trouvant accidentée d'un mal au bras, ledit Pilon se déclara capable de la guérir en cinq à six jours de temps, ce qu'il n'a point pu faire en 5 à 6 semaines. Pendant l'intervalle de ce temps là. il leur fit croire que le mauvais sort était dans leurs écuries, il s'y est rendu deux fois, de suite, au soir, l'espace de deux heures environ chaque fois , il leur dit que tout le mauvais était chassé et qu'ils n'avaient plus rien à craindre quant à leurs bestiaux, il fit la demande de 24 livres tournois.".

 

Monstre démoniaque
Cérémonie dans l'étable

Le lendemain c'est à la mairie de Templeuve que Pierre Joseph Wauquier, un laboureur, déclare "qu'ayant perdu une vache, par un accident inconnu, une seconde qui lui restait et qui était de grand prix étant aussi tombé malade, et ayant eu occasion de voir ledit Pilon, celui-ci l'avait assuré de sa guérison, s'il voulait avoir confiance en lui, et s'étant rendu au domicile du déclarant, ledit Pilon s'est introduit dans l'étable, et après un moment de réflexion, il déclara que la maladie de la vache n'était pas naturelle, qu'un mauvais sort était ,jeté sur sa maison et qu'il résidait dans un certain endroit de l'étable, qu'il viendrait l'en chasser dans quelques jours, moyennant la somme de 12 écus, dont la moitié avant d'opérer.". Trois ,jours après, ledit Pilon étant revenu, accompagné de Louis Defretin, et à l'entrée de la nuit, a demandé 300 aiguilles neuves, et quelques parties intérieures d'un veau, telles que le poumon, le foie, le coeur, etc..., une chauffette de terre cuite non plombée qu'il avait recommandé au dit Wauquier de tenir prêts, ainsi que bien d'autres choses ; et que vers 10 h de la même nuit ayant commencé l'opération par un grand feu qu'il fit faire, et dans lequel Pilon jeta la chauffette qui contenait le coeur et autres parties du veau, ci-devant rappelées, qui avaient été préalablement piquées des 300 aiguilles, que l'on fit cuire pendant quatre heures dans le feu, en lisant par intervalles quelques passages de deux ou trois livres qu'il avait apportés.

Un crapaud

Vers minuit, Pilon dit à Wauquier de le suivre à l'étable muni d'un pic ou d'une hache, "où étant, ledit Pilon ayant la main entortillée d'un mouchoir, lui dit de creuser un trou dans des briques à un endroit de l'étable qu'il lui montra près de la porte" ; ce qu'ayant fait ledit Pilon mettant vivement la main dans le fond du trou, en retira un certain objet que l'on prit pour un crapaud d'une grosseur peu commune, en disant que s'était le mauvais sort qui désolait son étable, et en même temps l'animal fut jeté dans le feu ; on fit mettre à sa place, dans le trou, la chauffette et tout ce qu'elle renfermait, et on boucha le trou.
Comme il était près de trois heures du matin, ledit Pilon s'étant fait compter la somme de 18 F, restante, sortit, et malgré les assurances qu'il donna que tout était fini, que tout irait bien, la vache mourut deux jours après. Le déclarant (Wauquier) supprime quelques détails, attendu que plusieurs circonstances de cette cérémonie ont échappé à son attention, et n'a signé ne sachant écrire.

 
En somme, ce sont vingt personnes qui accablent le devin ; parmi elles, 18 habitent Templeuve et deux Ennevelin. Des laboureurs et des cultivateurs, mais aussi des cabaretiers, blanchisseurs, monteur, marchand, garde-champêtre, ou fabricant d'huile, tous les adultes de 31 à 71 ans, soit un échantillon assez représentatif de la population locale.
Tous contre Auguste Pilon, qui est bien un escroc qui a berné certains d'entre eux ou d'entre elles :
Il (ne) trouve les moyens d'existence que dans les produits, quoique assez considérables, de son art magique. En résultat, c'est un homme très borné, qui ne peut en imposer qu'à de grossiers et stupides paysans.
En pluviôse an XIII, il est condamné à un an de prison, coupable d'avoir abusé de la crédulité du public pour vol d'espérances et de craintes chimériques et escroqué partie de leur fortune.
Le tribunal est formel :
Il n'est rien de plus plat et de plus sot que ces prétendus sorciers.
Plat et sot, pour le devin, mais en évoquant grossièreté, stupidité, et crédulité, les autorités n'épargnent guère les paysans templeuvois trop naïfs.
Pour de telles escroqueries, la peine à laquelle le devin est condamné semble légère et inconséquente. On estime que les victimes portent une part de responsabilité. La croyance, profondément ancrée au plus profond des êtres, dans les possibilités thaumaturges de la sorcellerie, la confiance que certains paysans ont accordée à celui qui se prétendait devin, et qu'il considérait comme tel, montre bien la survie viscérale des superstitions en ce début du XIXe siècle, dans le pays de Pévèle.
A travers l'affaire Pilon, à travers ces escroqueries, c'est le vieux fond de croyance magique, le poids des superstitions, la crédulité primaire, qui apparaît au grand jour.
Certes, sur les vingt témoins à charge, seuls quelques uns se sont laissés prendre au piège, ont été bernés témoignant par le fait même de leur incrédulité.
Les témoignages des autres montrent leur réserve face aux prétentions du devin. Et puis il y a le reste de la population, dont on ignore totalement la réaction : silence approbateur ? Désaveux ? Peur du scandale et du qu'en dira-t-on ? Pour ne concerner en apparence qu'une infime partie de la population autochtone, les survivances, le maintien des croyances en la sorcellerie n'en sont pas moins bien enracinés.
L'affaire Pilon, en 1803, ne laisse planer aucun doute à ce sujet.

Paul DELSALLE - Article cité dans son intégralité et paru dans Plein-Nord n°81, mars 1982
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