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SORCIERES EN NORD
   
 

Marie-Claire, Zélie, Fidéline et Séraphine,
quatre sorcières de Cysoing et Bourghelles, 1950


La croyance en des phénomènes liés, de près ou de loin, à la sorcellerie demeure très vivace chez quelques personnes. Pas étonnant quand on sait que la Pévèle fut, avec la Flandre Maritime, la contrée d'Hazebrouck-Bailleul, et le Douaisis, un foyer de sorcellerie sous l'Ancien Régime. Aux quatre coins du pays, des bûchers se sont allumés, particulièrement au XVIlème siècle. Parmi les affaires connues grâce aux archives figurent Jehenne Pippelart à Cysoing en 1593, Jean Lietard à Nomain en 1596, Jeanne Badart à Coutiches en 1599, Boduin Vaquet dit Baudechon à Genech en 1606, Agnès Desclèpe de Camphin brûlée à Cysoing en 1607, Philippotte Dessaux à Ennevelin en 1615, Marie de Navarre et trois complices à Templeuve en 1656, Péronne Goguillon et trois compagnes aussi à Bouvignies en 1679... Ces procès sont réels. Et d'autres encore le sont tout autant (1).
Cette réalité historique soutend les croyances actuelles. Car c'est précisément dans ces villages (Cysoing, Templeuve, Bouvignies,...) qu'elle se révèle puissamment enracinée. Qu'on en juge par cet échantillon d'histoires de sorcellerie que l'on racontait vers 1950. Elles ont été recueillies et transcrites par Clovis Sergeant (2). Les trois premières concernent Cysoing et la quatrième Bourghelles. On notera l'importance du breuvage local : le café.

 

Marie-Claire

"Dans une cabane misérable et désordonnée vivait une vieille femme, aussi sale et aussi vieille que sa masure. Elle avait nom Marie-Claire. Qui était-elle ? D'où venait-elle ? On n'en sait rien. Peut-être de Templeuve renommée à juste titre pour être le pays natal des sorcières. Mais n'anticipons pas. Donc, cette Marie-Claire, vivant chichement seule abandonnée, était renommée pour jeter des sorts, et c'était un peu vrai. Tous les enfants, dès qu'ils l'apercevaient, couraient après elle, et lui lançaient des pierres. Alors, celle-ci s'amadouait, appelait un petit garçon ou une petite fille et lui donnait une pomme, ou autre chose. Et l'on pouvait être sûr que ces enfants là, tomberaient malades ou mourraient dans l'année.
On lui a attribué de cette façon la mort de plusieurs enfants. Aussi les parents défendaient-ils sérieusement à leur progéniture d'accepter quoi que ce soit de la part de cette abominable vieille femme.
N'l'acouteu nin ! , leur disaient-ils, Marie-Claire va vous insorcéleu. (Ne l'écoutez pas, Marie-Claire va vous ensorceler). Sa réputation était ainsi faite ; elle disparut un jour sans qu'on sût ce qu'elle était devenue. Mais avant son départ, Marie Claire passa devant une maison où plusieurs femmes buvaient du café. Aussitôt, sans être invitée, elle entra. Les personnes présentes, qui la connaissaient, se gardèrent bien de l'offusquer et lui servirent une tasse de café. Marie-Claire but en silence et partit sans mot dire. On crut que les faits s'arrêteraient là, mais le lendemain les buveuses de café durent s'aliter. Un poids formidable obstruait leur estomac, menaçant de les étouffer. C'était encore un mauvais tour de Marie-Claire, qui avait dû prononcer des incantations magiques au moment où ces dames approchaient leurs lèvres du bol, et il fallut l'intervention du curé de la paroisse qui vint les exorciser".

Zélie

"Une autre sorcière se nommait Zélie et personne ne sait où elle habitait. On raconte qu'un jour elle entra dans une maison. L'homme était malade. Zélie réclama à son épouse la traditionnelle tasse de café, mais sur le refus de l'épouse, Zélie partit en murmurant tout bas des mots incompréhensibles.
Le mari, ayant bu le premier la tasse de café contenu dans la cafetière qui était sur le poêle lors de la visite de Zélie, mourut quelques jours plus tard.
Son épouse, ayant bu ensuite, ne dut sa guérison qu'aux exorcismes d'un prêtre".

 




Fidéline

"Fidéline avait de l'aversion envers une famille parente. Elle décida de faire mourir les deux garçons. Que fit-elle ? Mystère. Toujours est-il que les deux enfants moururent d'un mal étrange. Nul n'osa inquiéter Fidéline.
La fille de Fidéline, qui n'aimait point sa mère, fut prise tout à coup d'un mal troublant, angoissant. Elle s'imaginait toujours voir sur la cheminée un chat noir qui la regardait fixement. La pauvre fille se tordait de douleur et le chat ne partait point. Lorsqu'elle rendit le dernier soupir, elle s'écria : "Ah ! ma mère, nous étions trop tous les trois ! " . Accusation sibylline, mais combien terrible".

 

Séraphine

"La petite Séraphine terrorisait Bourghelles. Un jour, une petite fille qui la voyait partir chercher du lait, lui cria :
Eh! Petite Séraphine, petite insorchéleuse !
Séraphine répondit :
Ah ! Si j'avais autant de pouvoir que de vouloir, je ferais danser ta chemise entre les dents. Ceci accompagné d'un geste de doigts terrifiant.
Elle n'avait donc pas de pouvoir sur tous : certains esprits plus intelligents que d'autres déjouaient aisément toutes les jeteuses de sorts. Elles se rattrapaient alors sur les plus démunis.
Dans une famille était venu au monde un enfant ; la mère prévoyante avait confectionné un chaud tricot de laine et, selon la coutume, songeait à l'asperger d'eau bénite. A ce moment précis, Séraphine entre, aperçoit la bouteille, se jette sur elle, et la lance dehors par la fenêtre. Puis, elle prit la fuite, laissant la maison consternée. Plus tard, la nourrice qui emmaillotait l'enfant, vit tout à coup entrer un gros crapaud, aussitôt elle s'empressa de le déloger, mais ne le vit plus.
Sans s'inquiéter , elle plaça l'enfant dans le berceau. Quelle ne fut pas sa stupeur en voyant l'ignoble crapaud accroché par les pattes sous le berceau ! Prenant alors des pincettes, elle jeta la bête dans le poêle. Il brûla. Le lendemain matin, la nourrice et les gens du village aperçurent la petite Séraphine. Son visage et ses mains portaient des brûlures.
Qu'avez-vous fait ? , lui demanda-t-on.
Rin, j'sus tombeu sur des groiges qui brûlottent, répondit-elle (Rien, je suis tombée sur des cendres qui brûlaient).
Mais personne ne crut à son explication. Chacun savait qu'elle avait le pouvoir de se changer en rat, en souris, ..... pourquoi pas en crapaud ?
On lui attribue aussi la mort de son mari. Elle voulait sans doute se donner entièrement à son amant : le Diable.
Un jour, une femme qui habitait à Bourghelles, se rendait au marché de Cysoing. Elle se baissa pour rajuster son bas qui tombait. Sous l'effet d'un brusque coup de vent, elle se retourna. Et que vit-elle ? La petite Sérapbine passait à califourchon sur un manche à balai, et se dirigeait vers son logis.
La même femme raconte qu'un jour, montant dans sa chambre, elle vit dans l'escalier une énorme bête entre ses jambes. Elle eut tellement peur qu'elle partit se placer comme servante dans une grande ville, pensant être ainsi délivrée à jamais des embûches de Séraphine.
Séraphine reçut un jour la visite de deux garçons de ferme qui remarquaient que chaque année un beau cheval mourait. Ils se moquèrent d'elle en la voyant maculée de coups et de sang : Ah ! t'n'auras pas fait c'qu'il fallait, et au bois l'diable t'aura battu ! (Tu n'as pas fait ce qu'il fallait, et au bois le Diable t'a battu.)
Elle répondit :
Prenez-garde ! Vous pourriez vous r'trouver crever comme les chevaux d'chez X... Séraphine s'était trahie.
Quelques jours plus tard, tandis que les garçons se réchauffaient autour d'une cafetière dans la grande salle de la ferme, Séraphine entra :
Asseyez-vous et prenez une tasse, lui dit celui qui s'était moqué d'elle l'autre jour. Et lui-même tenta de boire mais n'y parvint pas.
Séraphine : Y buvra, va, Y est nin si bête! . (Il boira, il n'est pas si bête). Mais le lendemain, le "pas si bête" rendit l'âme.



 

Paul DELSALLE - Article cité dans son intégralité et paru dans Plein-Nord n°69, janvier 1981

(1). Protin. (M.) : La sorcellerie en Flandre Gallicante. 1581-1708. D.E.S. Lille. 1965. 400 p. Dactyl. Vilette (P .) : La sorcellerie dans le Nord de la France du milieu du XVè siècle à la fin du XVIIè siècle. Lille. Faculté Catholique. 195. Desmons (M.) : Un village du Nord et ses sorcières : Bouvignies en 1679. Mémoire de maîtrise. Lille III. 1978. 287 p. , Delsalle (P.) : Satan en Pévèle. in: Plein Nord, n° 44, mai 1978 et n° 45, juillet 1978.
(2). Sergeant (C.) : Histoire de Cysoing. (travail resté manuscrit). Document transmis par l'auteur que je remercie.

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