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SORCIERES EN NORD
   
 

Satan en Pévèle
Péronne Goguillon, sorcière de Bouvignies (1)


Le 8 mai 1679, quelques vieux soldats logés chez l'habitant à Bouvignies, entraînent au cabaret voisin une paysanne de 46 ans, la forcent à boire et la traitent de sorcière et de "bougresse de sorcière". Le village s'en mêle. Avant le procès et son verdict, nul n'ignore que le bûcher sera dressé. On accuse la pauvre femme d'avoir causé des maladies d'enfants, des disparitions, rendu malades le bétail, participé au sabbat... (2).
Quand Jacques Galopin, exécuteur des hautes oeuvres de Douai, se rend à Bouvignies pour rechercher le "punctum diabolicum", il en découvre trois sur le corps de Péronne Goguillon, "sondé avec la sonde ordinaire d'argent jusqu'à l'os" (3).




extrait du "dictionnaire infernal"
de M. Collin de Plancy
 
La sentence récapitule toutes les accusations portées contre elle : on lui impute tous les maux dont souffre le village :
- d'avoir il y a environ 23 ans eu pacte avec le diable qu'elle a rencontré sur le chemin en forme d'un grand noir homme à cheval et lui avoir donné un de ses cheveux qu'il lui avait demandé,
- d'avoir renoncé au chrème et au baptême, à Dieu à la Vierge et aux sacrements et de porter le caractère du diable, et qui lui a été lui imprimé en plusieurs parties de son corps,
- d'avoir abusé des saints sacrements de confession et d'eucharistie,
- d'avoir été toutes les semaines une fois au sabbat, où le diable appelée Fréquette la portait en forme d'un petit chien noir sans queue et d'où il la reportait en sa maison pendant que son mari dormait et qu'il ne pouvait se réveiller jusqu'à son retour,
- d'avoir reçu de son diable une baguette dont elle se servait pour aller à la danse et s'appuyer et sans laquelle elle n'y pouvait,
- d'avoir aussi reçu de la poudre grisette pour faire ses maléfices, et qu'elle s'en servait tant pour nuire aux hommes qu'aux bestiaux et que lorsqu'elle faisant mourir un homme ou un enfant que son dit amoureux lui promettait tous les biens du monde, et sans néanmoins le tuer, et pour un cheval ou une vache, il lui donnait pour récompense 3 patars,
- d'avoir avec la poudre fait avorter Ludivine Facon une fois,
- d'avoir au lieu d'assemblées nocturnes dansé avec les diables et autres sorciers, y avoir bu et mangé du vin et des agaches,
- d'avoir fait des bruyans et des mouches à longs pieds pour nuire et faire faillir les biens de la terre, et qu'en ce faisant, elle avait une pièce de 3 patars qui s'évanouissait sans qu'elle en eut aucun profit,
- d'avoir fait des souris et des vermines avec une noire plume d'un coq que le diable lui mettait sur quelques parties de son corps,
- d'avoir eu des conversations intimes avec son dit amoureux, en forme de chien noir sans queue après que la danse était finie,
- d'avoir mis deux grains de sa poudre aux deux manoyelles du banc appartenant à Charles Broutin pour faire mourir un de ses enfants,
- d'avoir avec de la poudre jetée sur la face d'un enfant dudit Broutin que la femme renfachinait, fait pleurer le dit enfant trois jours et trois nuits, et lui avoir causé un mal de gorge dont il fut reguéri,
- d'avoir fait sécher le lait de deux vaches au dit Broutin avec la dite poudre et avoir en 3 patars de récompense, et d'avoir rendu chartrière une autre vache au dit Broutin,
- d'avoir fait mourir un enfant, un cheval et une vache à Antoine Stient, après avoir fait pleurer le dit enfant six semaines entières, et qu'elle faisait mourir les petits enfants pour mettre des ménages à la débauche, à ce induite et contrainte par son amoureux,
- d'avoir fait mourir encore un veau au dit Dusart,
- d'avoir fait mourir un cheval appartenant à Jean Dubarre,
- d'avoir fait venir un mal d'oeil à l'enfant du dit Dubarre, et de l'avoir reguéri deux fois pour ne l'avoir pu faire mourir,
- d'avoir fait mourir Pierre Delebarre,
- d'avoir ensorcelé Jean Moreau encore vivant et déclaré qu'il se guérira selon ce que le diable lui a dit, pourvu de manger certaines herbes,
- d'avoir dit à Antoine Delannoy que chaque fois qu'il prétoit son cherine qu'il perdoit une demi-Iivre de beurre et dont elle en a profité diverses fois et qu'elle le portait au Sabbat pour accomoder des agaches qui s'y mangeaient,
- d'avoir assisté au dit sabbat à un grand banquet qui s 'y est fait à raison de la venue d'un plus grand général qu'à l'ordinaire et que les sorciers étaient obligés de baiser son ... à chaque fois qu'il voulait,
- d'avoir fait mourir un coq et deux poules à Pierre Gossart, par quantité de vermines qu'elle a fait engendrer avec la dite poudre,
- d'avoir fait des souris et les avoir envoyées au meunier de Templeuve à la dédicace,
- d'avoir taché de faire mourir Marguerite Delestrée pour faire faillir son fruit à baptême,
- d'avoir fait mourir une vache à Marie Hache,
- d'avoir fait avoir les fièvres trois jours à Anne Delestré femme à Jean Hache,
- d'avoir donné deux poires cuites à Martin Frémault, lieutenant de Vred, pour faire mourir, lequel en a reguéri,
- d'avoir fait rompre les reins à une de ses vaches par le commandement de son diable sans aucune récompense,
- d'avoir fait mourir un chien à Michel Pontrain, lieutenant de Flines,

Pour réparation de quoi l'avons condamnée et condamnons au dernier supplice par le feu, auquel effet, elle sera mise es mains de l'exécuteur de la haute justice pour être reconduite au lieu patibulaire et y être attachée à un poteau qui y sera dressé, puis y être baillonnée et brûlée, la condamnons es frais et mises de justice à notre taxation.

Prononcé au dit Bouvignies par devant les dits lieutenant et hommes de fiefs du dit lieu sous-signés, le 29ème de mai 1679.


 



Le sabbat
(tableau de Spranger)
La marque du diable sur la cuisse gauche.

Mais l'accusée n'a point agit seule. Elle dénonce quatre de ses complices : ses deux filles, sa cousine Jeanne Goguillon, et Jean Bachy. Ce dernier s'en tire aisément. Mais Jeanne monte sur le bûcher le 3 juillet 1679, car on a découvert sous son omoplate droite la marque du diable.
Une autre femme, pour prouver son innocence et répondre aux calomnieuses accusations portées contre elle, se livre à la justice. Hélas, son audace et son courage n'émeuvent pas les justiciers : elle est brûlée le 27 septembre en dénonçant deux complices. Sur le premier on ne trouve nulle trace du "punctum diabolicum". Il est simplement condamné à payer les frais de justice. Mais le second complice, Marie-Anne Dufosset âgée de 18 ans, se venge en tuant le cheval qui avait conduit sa mère (Péronne Goguillon) au supplice. L'officier des hautes oeuvres, après avoir déshabillée l'accusée, découvre la marque fatale et satanique sur sa cuisse gauche. Accusée d'avoir tué le cheval, des poules, "affligé" des enfants, causé des fièvres, "séché" le lait des vaches du village, et "fait languir un chat d'un morceau de tartine", elle est "billonnée, étranglée puis brûlée" malgré son âge candide. Les restes de son corps sont exposés sur une fourche (3).
Ici s'achèvent par de cruelles sentences et de barbares châtiments, les procès de sorcellerie en Pévèle, au XVIIème siècle.
Au siècle suivant, Bouvignies connaîtra encore deux procès en 1748 et 1768, mais les accusés seront simplement condamnés à des amendes de 10 ou 50 livres tournois. On n'allume plus de bûchers pour "crime de sorcellerie" comme aux siècles précédents (4).
Si dans les archives, on ne trouve trace de lettre de rémissions pour fait de sorcellerie, par contre certaines d'entre elles s'adressent aux meurtriers de sorcières. Pour notre contrée, on conserve ainsi une lettre de rémission, Simon de Corbus d'Esplechin", qui "en corps deffendant" a mortellement blessé François d'Ouchy meunier, par lequel il avait été attaqué sans raison et "qui s'estoit vanté porter sur soy certains charmes et superstitions, moyennant lesquels il se vantait d'estre maistre et avoir bonheur au combat". D'autres lettres encore, au profit de Ghislain Braconnier "pour avoir frappé une sorcière", de Noel Chuffart de Templeuve-en-Pévèle, de Pierre Leclerc de Blandain et de Pierre Battelet de Mons-en-Pévèle.
Le pays de Pévèle fut le théâtre d'une vingtaine de procès de sorcellerie, entre 1587 et 1767. Sorciers et sorcières sont montés, pour la plupart, sur le coutumier bûcher. L 'historien ne peut prétendre avoir saisi la sorcellerie : ce qu'il mesure, finalement c'est la répression, la chasse aux sorcières. Pour l'historien des mentalités, la sorcellerie, impréhensible phénomène social, demeure un gibier aussi fuyant que le diable.

 

Paul DELSALLE - Article cité dans son intégralité et paru dans Plein-Nord n°45, juin 1978

Les notes signalent les principales études que nous avons utilisées :
(1). Voir Plein Nord n° 44, mai 1978.
(2). Archives départementales du Nord. Série E. N° 3350 Manuscrit.
(3). Gruzinsky S. Recherches sur le monde rural dans les Pays-Bas méridionaux 1480-1630 thèse de l'école des chartes. 1973. consultée avec l'autorisation de l'auteur que je remercie tres sincèrement.
(4). Archives départementales du Nord. Série E. 3328. Manuscrit. Seule la période "Ancien régime" est étudiée ici, le pays de Pévèle a connu d'autres procès durant l'ère médiévale.

 

"Les derniers bûchers"

On ne saurait être complet sur le jugement de Péronne Goguillon sans parler de l'ouvrage de Robert MUCHEMBLED, "Les derniers bûchers". L'historien a su tirer parti de la formidable masse d'archives concernant la baronnie de Bouvignies, pour que la relation de cette affaire devienne une étude des comportements et des mentalités de la société locale ; une magnifique analyse du groupe villageois de Bouvignies, projeté brusquement, en 1679, dans six procès de sorcellerie, dont celui de Péronne Goguillon.

Je vous livre ci-dessous quelques éléments extraits de cet ouvrage :

 
"Le mercredi 24 mai [1679], la cour de justice de Bouvignies reprend l'interrogatoire en suivant point par point le modèle reçu de Douai :"

Le texte intégral de cet interrogatoire ici
Plan de Bouvignies


Zoom (115 ko)
Les hommes de fief de Bouvignies ont entendu et jugé Péronne Goguillon.

La liste des ces hommes ici
De nombreux témoins ont déposé contre Péronne Goguillon.

La liste des ces personnes ici
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